

Emmanuel Laugier
Le mont Juliau, Nicolas Pesquès l’a devant les yeux depuis ses vingt-cinq ans. Il s’étend devant la maison familiale avec une douceur que ses flans ras lovent comme une peau de bête. On y voit des massifs d’arbres disséminés, des parcelles s’y sont au fur et à mesure ouvertes pour le travail de paysans, des animaux, minuscules, font des grappes claires mouvantes.
La légende qui veut que César ait rassemblé ses troupes à ses pieds avant de conquérir la Gaule est bien loin. La montagne a bien changé, le désir d’écriture s’est imposé lui aussi avec ces changements, en concomitance avec la lumière qui assombrit ses pentes, ou les surexpose d’un jaune maïs à la matité dure.
Juliau ne sera jamais pourtant objet d’éloge, plutôt le lieu hors de tout lieu qui impose un rapport au monde et au langage. On pense bien sûr à l’expérience poétique d’André du Bouchet et aux paysages de Truinas, à ses glaciers.
C’est en 1980 qu’un premier texte (La face nord de Juliau, titre qu’il ne quittera plus) s’écrit, et ouvre le chantier Juliau. Le premier livre paraît en 88 à Marseille chez André Dimanche. Nicolas Pesquès le sait déjà interminable — malgré d’autres livres qui semblent tourner (en apparence) le dos à Juliau — et qu’il n’existe qu’à interroger le langage qui lui trouvera une voix. Jusqu’à en faire le procès, jusqu’à conduire la langue dans sa propre impossibilité à enserrer le volume de la montagne. La lente incubation de sensations perceptives, celle d’une mémoire quasi géologue et géographique, agit depuis maintenant presque trente ans.
Chacune se déplace avec l’expérience de Juliau, chacune s’affermit, et se concentre sur la sensation de la nature agissante, bloc où le monde vient à son énergie de matière. Juliau n’est pas spectrale, mais physicienne, jusqu’au “ surjaune ” des champs de genets qui ouvrent les volumes cinq et six. Juliau est seule et Nicolas Pesquès lui ajoute sa fidélité descriptive, comme Cézanne à la Sainte Victoire. Motif irréductible d’un “ il y a ”, qui forme son endurance, et une politique de la poésie comme expérience.
Emmanuel Laugier
Nicolas Pesquès, parmi tous vos livres publiés depuis le premier volume La face nord de Juliau en 1988, on constate qu’avec les faces 5 et 6 qui viennent de paraître, Juliau représente presque 80% de la matière de votre travail d’écriture… comment cela s’est-il imposé à vous ? par quelle décision ?
Nicolas Pesquès
Il n'y a pas eu de décision mais une réponse à une injonction d'écriture face à la puissance du motif. Ensuite le poème va, sans programme ni préconception parce que c'est cela sa méthode, ce qui ne veut pas dire qu'il travaille sans contrainte; mais je ne sais jamais si ce que j'écris pourra devenir un livre. Une fois la pulsion d'écriture induite, le paysage redevient secret. C'est là tout son charme.
Emmanuel Laugier
Ecrire sur, ou à partir, de cette face nord, exige peut-être de l’arpenter, d’y marcher… ?
Nicolas Pesquès
Justement, il s'agit plutôt d'écrire la colline, transitivement - pas sur ni à partir de - mais de faire ce que Cézanne a fait en peinture avec la Sainte Victoire ; et donc bien sûr de lui consacrer du temps, physiquement, dans tous les sens qu'implique ce mot, et écrire est bien une activité de ce type.
Cela signifie que cette aventure ne peut pas ne pas questionner profondément, assidûment, intensément ce avec quoi elle travaille et ce par quoi elle a lieu : le langage. J'ajouterai, qu'au fil des ans, je suis de plus en plus stupéfait par les performances du langage : ce qu'il fait au paysage et à nos corps, ce qu'il est capable de nous faire faire, ce que le paysage lui procure, lui permet.
L'énorme responsabilité qu'il a des liens qui nous attachent, au monde et les uns aux autres. En sorte que tout travail qui enquête sur la nature de ces liens a une dimension inévitablement politique. Pour moi, elle est vitale. Ce serait un travail de l'ordre de “ ce que parler veut dire ” mais interne à la langue et propre à un seul corps. Une sorte d'apprentissage des pouvoirs de la parole lorsqu'on la soumet à une vivisection en prenant soin de ne pas identifier les mots et les choses. Contre ceux qui aiment leur fusion, s'en tenir à la matérialité et à l'autonomie du verbal me paraît sain et salutaire.
Emmanuel Laugier
Travailler sur le motif, est-ce que cela a à voir pour vous avec une quête de la description absolue ?
Nicolas Pesquès
Quand on écrit, je pense que d'une certaine façon on ne cesse pas de décrire : que ce soit le chemin d'un regard, d'une pensée, d'une phrase. On suit quelque chose, on entre en filature. C'est ce transport dans le langage et par lui qui constitue le cœur du travail.
La colline, au fond, tout le monde s'en moque, à part les riverains et quelques visiteurs ; pour tous les autres, ce qui compte, au mieux, ce sont les livres, c'est-à-dire la façon verbale dont le monde vient dedans. Des livres et une colline, ça ne sera jamais la même chose mais je garde toujours Juliau dans la mire parce que seul le monde m'intéresse, que nous n'en avons qu'un et que je souhaite le tenir le plus à l'écart possible de toute fiction, de toute diversion.
Emmanuel Laugier
N’est-ce pas un leurre ?
Nicolas Pesquès
Je pense que l'illusion, et elle est souvent magnifique, est celle de la littérature en général. Je ne pense pas qu'on puisse attraper quoi que ce soit avec le langage, il est avant tout une entreprise de déssaisissement. Les mots ne nous donnent pas les choses, ils nous les enlèvent ; ils nous les enlèvent pour les dire, et les dire c'est les faire être autrement. Entre la colline que je vois et les phrases que vous lisez, la distance est aussi immense et l'opération aussi radicale qu'entre la Sainte Victoire aixoise et les rectangles de toile peints par Cézanne.
Emmanuel Laugier
N’y a-t-il pas dans ce travail d’approche quelque chose qui, à un moment, n’appartient plus à la colline elle-même, quelque chose qui s’y ajoute et qui ne la constitue pas ?
Nicolas Pesquès
L'objectif est d'inscrire le motif dans la langue compte tenu de la séparation qu'elle produit et qui la fonde, compte tenu de la puissante abstraction qu'elle effectue. Au fond, je n'attire la colline que dans l'éloignement de l'expression, que par ce détour qui va la toucher, mais elle disparaît dans les phrases qui la visent et je ne saurai jamais ce qu'elle est puisque je ne fais qu'augmenter la masse langagière qui m'en sépare. Je noterai que toute autre approche creuse à sa façon un fossé analogue pour fourbir une autre montagne - picturale, géologique, agricole etc. etc.- en sorte qu'à la fin on peut douter de l'existence d'une montagne première : origine qui fera à jamais défaut.
Emmanuel Laugier
Vous parlez souvent de la jouissance qu’il y a à aller vers Juliau, à l’écrire, une sexualité, voire une crudité s’immisce dans vos mots pour la dire… Juliau est votre origine du monde ?
Nicolas Pesquès
C'est le langage qui, comme nous, comme tout, est sexué. L'écriture, qui reste un travail corporel, est donc constamment érotisée, à plus forte raison quand on aime son motif, quand il nous ouvre le désir. Ecrire puise et brûle aussi cette énergie là ce qui permet à la sensualité du paysage de rencontrer celle du regardeur. Je sais (et certains lecteurs/lectrices y sont plus ou moins sensibles) qu'il y a dans maintes pages de Juliau des charges sexuelles qui tentent leur percée, qui poussent où le corps cherche la rupture du jouir tout en restant sous la coupe de la langue.
Emmanuel Laugier
Le jaune, ou le surjaune, comme vous l’écrivez, est la couleur semble-t-il qui, dans ces deux nouveaux livres, est origine de l’écriture et de la persistance de Juliau, il fait trou en vous, forme l’inouï du voir et de la mémoire… mais d’où vient-il ?
Nicolas Pesquès
Après les livres Juliau 3 et J4 (en 1995 pour moi), j'ai traversé un long tunnel au cours duquel un J5 (Juliau 5) a été écrit (pendant 3 ans) puis biffé et intégralement jeté (pendant 3 autres années). Je m'en explique brièvement au début du nouveau J5.
En fait, c'est le jaune, notamment celui des genêts, qui m'a rappelé, qui m'a relancé dans l'écriture, dans l'aventure de la Face nord. La focale s'est donc déplacée vers la question de la couleur, et surtout vers l'écart qui se produit, dès l'instant qu'on l'exprime, entre une couleur que les sens perçoivent et celle que les mots disent, que les yeux lisent. C'est la traversée de ces écarts qui occupe le cœur de ces deux livres.
Emmanuel Laugier
On constate que Juliau 5 suit la forme d’un journal (daté) de notations, parfois des poèmes s’insèrent. Qu’est-ce qui préside à ces formes d’écriture ? Comment se distinguent-elles pour vous ?
Nicolas Pesquès
Dès l'instant où écrire veut faire l'expérience des limites du langage, de ce qui ne cesse de lui échapper, de son improbable sortie hors de lui-même et du fait qu'il sécrète à la fois ce qui le ronge et le magnifie, il doit faire front à l'impossible défi de son dépassement. Alors écrire doit à mon sens essayer d'éviter tout ce qui peut lui faciliter la tâche : les histoires, la narration, la fiction, la musique etc.
C'est la spécificité du travail de poésie qui est en jeu. Dès lors les formes prises par le poème résultent de cette attention à ces évitements et des nombreux essais pour écrire sans aide ni soutien. L'exigence la plus tenace étant de s'extraire de la représentation sans quitter la colline. Si, dans les trois premiers livres et à nouveau au début du cinquième la prose, les notes datées l'emportent, il semble que ces derniers temps une forme se soit presque stabilisée (quelle horreur!) dont l'unité serait la page (et donc une suite de pages articulées pour faire une séquence).
Techniquement, une telle page est un composé de phrases ou vers, de propositions et de disparitions des choses nommées. Une sorte de tresse qui ne tiendrait que par le nouage et la respiration de ces trois éléments constitutifs. J'en suis là.
Emmanuel Laugier
Juliau 6 est soutitré “ poème installé ”. Que vouliez-vous indiquer par là ?
Nicolas Pesquès
La dernière ligne de J5 dit: “ Finir une phrase extérieurement. ” J'ai eu envie d'être littéral, de me prendre au mot et, tout en continuant d'écrire la colline, d'écrire dessus, réellement dessus : Jaune sur jaune. Ce faisant, d'explorer comme par écrasement l'écart mentionné plus haut entre une couleur vue et une couleur lue. Quant au mot SURJAUNE, il est venu à la fin de J5 comme un concentré des questions relatives à la couleur que le livre a vécu ; et aussi comme quelque chose de littéral, comme dans le mot surimpression par exemple : une sensation, de lecture, sur une autre, de vision, qui est la même.
Emmanuel Laugier
Le “ surjaune ” dans ce livre-là, c’est l’installation elle-même, c’est ce qu’il faut installer, n’est-ce pas plutôt une énergie incontrôlable ?
Nicolas Pesquès
Le livre traduit cette expérience sous la forme d'une installation (c'est le moment “ land art ” de cette aventure que je ne réaliserai jamais bien sûr). Seul Bernard Moninot qui a dessiné la couverture a pu donner une interprétation graphique de cette installation.
Il s'agit, tout au long de cette mise en place et de son évanouissement, de la poursuite de l'incrustation de la colline dans la langue, et cela par l’expérience continuée de l'abîme qu'écrire ne cesse d'ouvrir, comme sa tombe, entre les mots et les choses. Mais ce gouffre reste le seul moyen grâce auquel nous pouvons aller à la rencontre du monde.
S'il devait y avoir une leçon à ces quelques trente années d'écriture, ce serait, tant que l'énergie nous habite : toujours plus de langage pour toujours plus de colline. Mais de colline écrite : toute la rage est là. Elle donne envie de tatouer la pente : c'est l'installation "SURJAUNE".
Emmanuel Laugier
Si on parlait de la robe de Juliau, sa robe « surjaune » justement, on dirait aussi que la soulever ne conduit qu’à un trou…, une absence peut-être… est-ce que Juliau ne devient pas l’objet petit a de Lacan, cela qui fait trou dans la réalité, ce qu’il appelle le réel ?
Nicolas Pesquès
Ce « trou » là, il me semble, appartient avant tout à l'expression, donc à l'écriture. Il en est tout entier le produit. Il s'entoure de désir et le désir l'entretient. Notre relation au monde en dépend.
Il relève de ce que je préfère appeler la séparation.
Quand on nomme - et on nomme essentiellement le désir - on provoque le trou du nom, la découpe de ce que le nom prélève, nous laissant comme un vide, exactement ce que le mot a désiré et enlevé, pour gonfler le désir devenu mot.
En sorte que ce que le corps réclame, il le demande désormais au langage qui va consacrer toute son énergie à ne pas combler cet écart, mais au contraire à ne cesser de le creuser, de l'augmenter pour que la vie s'y retrouve et que ce soit cela la récompense de la séparation : des retrouvailles, de l'amour. Il faut que les corps se quittent pour reconnaître le gouffre qui les soude, l'abîme par quoi ils s'adorent et qui les déchire. En ce sens le langage est à l'image des amants : il est ce que nous méritons de mieux, mais c'est l'œuvre d'une hache.
Emmanuel Laugier
Est-ce que vous pensez que Juliau peut se dissoudre et ne plus s’imposer à vous comme motif d’écriture ?
Nicolas Pesquès
Je sais que, par définition, l'aventure est inachevable et inépuisable. Ce qui pousse à la poursuivre c'est la pénétration dans des zones verbales très obscures, des arrachements, comme s'il était possible d'extorquer au langage des choses qui ne lui appartiendraient plus, des éclats de langue qui ont l'air de pouvoir changer de nature. C'est l'attirance de ces gestes insensés et quand même grammairiens qui m'appellent ; ils sont toujours joyeux et tragiques parce que terriblement lucides mais d'une lucidité intenable, invivable. Ils vous laissent face à l'échec de toute connaissance profonde, face à sa seule traversée, comme une vie après qu'elle a eu lieu. Flux passé au marbre glaçant de l'écriture.
Emmanuel Laugier
N’est-elle pas quelque chose à partir de quoi vous donnez un horizon à votre écriture? Sans elle qu’écririez-vous ?
Nicolas Pesquès
On dirait que les seuls autres textes que je sois capable d'écrire portent sur la peinture, la sculpture etc. sans doute parce que les artistes font souvent face au même questionnement, à la même césure que chaque mode d'expression génère.
Emmanuel Laugier
Juliau vous donne, au fur et à mesure que vous vous réapprochez d’elle, une grammaire, une grammaire qui pousse au milieu de votre langage, comme Juliau pousse par tous les côtés et se transforme, une grammaire qui, pourtant, à la fin, ne se réduit pas à un usage autotélique ou forclos de la langue. Cette grammaire qui s’élabore, se vérifie, dirait-on, toujours face à la montagne elle-même… face à ce qui se soustrait toujours et reste inconceptualisable….
Nicolas Pesquès
Il y a dans cette question toute une mise en situation de la grammaire considérée comme un échafaudage mixte, une ombre osseuse, intermédiaire, partagée, accueillante ; quelque chose qui vient se glisser entre les corps et où tout se met à jouer, à ébaucher l'intrigue de la ressemblance. C'est la traque d'un rapport, la qualité d'un lien qui sont en cause, et l'obtention d'une lisibilité qui serait celle du monde, du paysage.
Mais ce rapport est à jamais incompréhensible parce qu'il est celui du corps avec lui-même, ce que le corps réussit sans nous : une bouillie synthétique qui est sa secrète victoire sur les sens. Face à cela, la grammaire schématise et balbutie ; et quand même tout cela, qui est hors de portée, arrive dans la langue, et y reste, hors d'atteinte. Comme si le langage ne pouvait qu'enrichir la diction de ce qu'il ne peut savoir.
Entre les mots et les choses, la grammaire imagine des structures qui seraient non contradictoires. Elle établit un espace où nous pensons clarifier nos vies, mais cet espace fuit par les deux bouts, laissant à l'écriture un no man's land où elle ne peut que s'égarer.
Pourtant, quelque chose de la chose passe dans le mot. On ne saura jamais vraiment quoi mais le langage en est soudainement chargé, et cette pile accroît notre rayonnement corporel, rendant la chose, le paysage, à la fois accessible et fantômatique, habité par cette étrange matière : ce que les mots ont simplement dénaturé, renaturé.
Le langage intime des amants, l'enfant qui découvre les vocables brûlants : ils éprouvent la merveille et l'incandescence de ce curieux « transport ». Ce quelque chose qui est transféré et qui fait que les yeux sur la colline deviennent des yeux de lecteur. Avec leur histoire, leur mémoire, leur désir, si bien qu'on ne saura jamais vraiment ce qu'on voit quand on lit. C'est à la grammaire qu'il appartient en partie de le dire.
Emmanuel Laugier
Quelles distinctions faites-vous entre les livres de La face nord de Juliau et vos autres livres, comme Incarnation le simple ou L’intégrale des chemins ?
Nicolas Pesquès
Ce sont des livres venus comme des excroissances d'un corps central ; surgeons qui ont permis des essais de formes qui n'avaient pas encore leur place dans les Juliau. C'est moins le cas aujourd'hui car la Face nord est devenue boulimique. Elle est devenue la paillasse sur laquelle toute question devient expérimentale et toute phrase problématique.
Emmanuel Laugier
Dans vos livres, y compris ceux qui se distinguent du cycle "Juliau", l'animal est très présent, il apparaît, comme souvent chez Jacques Dupin, comme le surgissement de la pulsion, de la force, de la rage, et vient souvent répondre au réel, à ce qui en lui reste d'une "zone non dirigeable" (Blanchot).... ; parfois il devient, je dirai presque parallèlement, le motif de ce qui se cache, doit être en retrait, de ce qui se réserve, comme si, par son exemple, vous entendiez la lente patience de ce qui dans votre langue devait aussi rester en réserve....
Nicolas Pesquès
D'abord, le paysage, du moins celui avec lequel je travaille, est principalement habité par des bêtes. Elles y ont toute leur place et, comme le rappelait récemment Jean-Christophe Bailly, il faut la leur laisser. D'où la fréquence de leur passage ou de leur irruption dans le texte.
Ensuite c'est surtout notre propre part animale qui m'intrigue le plus. Je pense que la manière dont l'humain a façonné son animalité nous illusionne sur la rupture qu'elle suppose et qu'elle, notre animalité, se dissimule sans fin dans toutes nos activités. C'est même à l'intérieur de ce qui marque le plus notre spécificité que nous développons sans doute nos plus étonnantes pulsions : dans nos élans verbaux, dans l'éclat de nos pensées. Quand on écrit, quand on écrit vraiment, quand on avance et qu'à la fois on guette et on tâtonne, quand le corps hérissé file une logique, quand il s'immisce et rampe dans la réflexion...
Alors oui, je pense que nous devenons les animaux que nous sommes ; et les effets de cette part aveugle, de cette « zone non dirigeable » sont sans doute les plus intenses.
Plus nous affûtons notre humanité, plus la bête rôde en nous. Il ne faut pas cesser de l'accueillir. C'est le partage du monde qui est en jeu, et la cohabitation générale sur cette terre.
Il m'importe peu de raconter ma vie mais beaucoup celle de ce corps dont je peux observer la lutte permanente avec l'expression. Je vois bien qu'en elle se résume toute la nuit qui nous écrase, qui nous relance.
Avec l'expression, l'accès direct n'est plus notre fait, nous quittons l'immédiateté. Cela est notre douleur, notre langueur. C'est parfois notre joie quand nous savons faire du désir - la pratique de l'art - la jouissance même.